Souviens-toi d'Esperanza
il ouvrit délicatement la petite enveloppe blanche. Elle portait seulement son nom en grosses lettres rouges mal écrites, sans plus d'indication. Il en sortit une feuille de papier accompagnée d'une photo. En lisant le court texte inscrit sur la lettre, il devint blême. Pris de panique, il se précipita aussitôt vers la porte de son bureau et tourna la clef à double tour, comme s'il craignait d'être attaqué par quelque bête malfaisante sortie tout droit des enfers. Il était effrayé. Lui, l'homme de pouvoir, si sûr de son prestige, ayant toujours le dernier mot, était à présent désemparé, il ne savait que faire. Ses yeux exorbités reflétaient la terreur. Tout son corps était secoué de nombreux spasmes, son visage flanqué d'affreuses grimaces. On aurait eu beaucoup de mal à reconnaître en lui l'un des hommes les plus puissants de Madison. Il resta là, prostré devant ces quelques mots, lisant et relisant encore. Il n'en croyait pas ses yeux, son passé le rattrapait jusqu'ici, où il se croyait pourtant à l'abri. Des dizaines de questions s'entrechoquaient dans sa tête, comment l'avait-on retrouvé ? Qui ? Pourquoi ?
Il tentait vainement de se souvenir d'une erreur qu'il aurait commise et qui aurait permit à son ou ses ennemis de remonter jusqu'à lui. Il avait longtemps pensé que personne ne réussirait jamais à retrouver sa trace, même si au fond de lui, un doute subsistait et se rappelait, de temps à autre, à sa mémoire.
La peur avait rapidement fait place à l'effondrement. Bradley ne bougeait plus, les yeux rivés sur la lettre posée devant lui. Il se remémorait les trente trois dernières années passées à se reconstruire une vie, à se fondre dans la masse, à essayer d'oublier. Aujourd'hui, ce passé revenait brusquement à la surface et semblait le narguer. Il avait pourtant tout fait pour brouiller les pistes, mais, apparemment, cela n'avait pas été suffisant. Rapidement, il retrouva ses esprits et essaya d'imaginer quels pourraient être les échappatoires. Rien, tout semblait joué d'avance. Il n'avait plus, désormais, de carte à abattre. La seule sortie possible se trouvait inscrite sur ce bout de papier, il le savait. Inconsciemment, il avait toujours redouté ce genre de nouvelles, oh ! Bien sûr, pas aussi directe et violente que celle qu'il venait de lire, mais au fond de lui, il savait qu'un jour il aurait à répondre de ses actes.
Il jeta un dernier coup d'œil à la photo, sourit et se leva. Puis, il attrapa son fauteuil et, de toutes ses forces, le lança à travers l'immense baie vitrée qui bordait son bureau. Le verre explosa dans un fracas assourdissant, laissant ainsi pénétrer une brise douce et rafraîchissante qui vint lécher délicatement le visage du sénateur. Il aspira une profonde gorgée de cet air et ferma calmement les yeux. Soudain, dans un cri terrifiant, Bradley se précipita vers l'ouverture béante et sauta par la fenêtre pour aller s'écraser vingt et un étages plus bas, sur Johnson street. Le politicien venait de se donner la mort après avoir lu cette phrase laconique écrite à l'encre rouge sur cette petite feuille blanche :
" Souviens-toi d'Esperanza : Ouvre la fenêtre et saute "
